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Géostratégie
« Nous connaissons une crise du multilatéralisme »

À l’occasion de la sortie de l’ouvrage Demeter 2020, rencontre avec Matthieu Brun, responsable des études et des partenariats académiques du Club Déméter.

Matthieu Brun, responsable des études et des partenariats académiques du Club Déméter.
© Club Déméter

La Dépêche-Le Petit Meunier : Le multilatéralisme est mis à mal depuis plusieurs années avec le développement de très nombreux accords bilatéraux. Quelle voie devrait emprunter l’Union européenne dans ce nouveau paradigme ?

Matthieu Brun : Nous connaissons une crise du multilatéralisme depuis quelques années avec le développement de politiques bilatérales et protectionnistes. Les États-Unis et la Chine ne sont clairement pas dans cette dynamique de refonte du multilatéralisme actuellement. Au niveau de l’OMC, le cycle de Doha bute sur les questions agricoles au moment où les marchés sont instables, où le besoin de coopération est fort. L’envolée des prix en 2008 a montré que ses règles [OMC] ne suffisaient pas à prévenir les crises alimentaires. Nous sommes donc à un carrefour de la mondialisation. L’UE semble tenir un double discours sur le libre-échange, négociant elle aussi des accords bilatéraux (États-Unis, Mercosur, Japon…) en élargissant le périmètre géographique et thématique (services, protection environnementale, normes…). En face, l’opinion publique reste dubitative. L’exemple du Mercosur a marqué les esprits puisque, pour gagner des parts de marché sur l’automobile ou les services, l’UE a ouvert son secteur agricole à des partenaires très compétitifs, acceptant au passage des entorses à son agenda de lutte contre le changement climatique. Le Demeter 2020 rappelle l’importance du commerce agricole, qui peut avoir une autre finalité, comme la sécurité alimentaire mondiale. Le commerce ne peut se résumer aux échanges, c’est aussi un outil participant à la stabilité alimentaire mondiale et de lutte contre le changement climatique. On pourrait concevoir un alignement des agendas agricoles et environnementaux comme une opportunité pour repenser le système multilatéral face à des géants comme la Russie, les États-Unis ou la Chine. Le nouveau Green Deal de l’UE et l’action de la Commission européenne sur la future Pac pourraient converger pour afficher des objectifs communs de stabilité des marchés, de sécurisation alimentaire et de lutte contre le changement climatique. Notons tout de même que le multilatéralisme se développe encore. En 2019, les pays de l’Union africaine ont signé un accord de libre-échange. Un signal fort en termes d’organisation pour l’Afrique où le commerce intérieur est très faible par rapport à l’exportation.

LD-LPM : Ces vingt dernières années ont vu l’émergence de puissances non attendues sur le marché mondial des grains, zone mer Noire en première ligne. Qui faudra-il surveiller dans les prochaines années ?

M. B. : La place de la zone mer Noire devrait demeurer importante, surtout au regard du changement climatique avec la possibilité d’y exploiter de nouvelles terres. L’Amérique du Sud restera également un acteur majeur. Une attention particulière pourra être portée à l’Inde, poids lourd du marché du sucre, qui a beaucoup augmenté sa production de blé. Sur le plan des importations, l’Indonésie devra être surveillée au regard de la hausse de ses importations de céréales. Enfin, l’Afrique subsaharienne, avec sa population grandissante et des besoins importants en termes de génétique ou de produits phytosanitaires, présente un potentiel de progression de la production très important.

LD-LPM : Le feuilleton sur le Brexit prend fin cette semaine, quelle conséquence attendre pour le secteur agricole et agroalimentaire français ?

M. B. : La France exporte pour près de 5 Md€ de produits agricoles au Royaume-Uni. Selon les prévisions, la perte sèche pourrait s’élever à 500 M€ pour le secteur dans la première année post-Brexit. Les marchés et filières sont bousculés dans la mesure où un débouché important se ferme. Les secteurs affectés en France seront les boissons alcoolisées (2 Md€), les produits laitiers (20 % des importations de yaourts et de fromages sont d’origine française). Le Brexit pourrait aussi desservir la filière sucrière, le Royaume-Uni consommant 4 % de la production française de sucre brut. En revanche, la filière Viande bovine et ovine française pourrait bénéficier du Brexit qui redynamiserait la production hexagonale. N’oublions pas un enjeu important pour le Royaume-Uni dans la perspective du Brexit, la circulation des personnes. Le secteur primaire dépend beaucoup de la main-d’œuvre étrangère (98 % dans le secteur horticole, 50 % dans les centres d’emballage des œufs). Le Brexit constitue pour le Royaume-Uni une opportunité pour repenser sa politique agricole, avec l’enjeu environnemental au cœur de ses subventions. Les agriculteurs seront rémunérés pour la production de certains biens publics ou de services écosystémiques. Le Royaume-Uni devra aussi revoir ses conditions commerciales avec un retour prévisible de certaines contraintes administratives pour passer les frontières. Les coûts augmenteront certainement, comme les temps de transport… Il y aura un effet domino sur les filières agro au Royaume-Uni et au sein de l’UE.


 

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