Réussir bovins viande 07 novembre 2018 à 11h00 | Par La rédaction

Le croisement n'est plus tabou

Une des particularités de l’élevage allaitant français est la conduite en race pure de la plupart des cheptels. Quelques élevages misent malgré tout sur le croisement. Cette stratégie est analysée comme une possibilité pour produire dans le cadre de débouchés bien ciblés.

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Le croisement limite les frais d'entretien sur le troupeau souche.
Le croisement limite les frais d'entretien sur le troupeau souche. - © F. d'Alteroche

La proportion de vaches conduites en croisement n’est pas négligeable. Si on s’en tient aux statistiques rapportées par l’Institut de l’élevage, 83,9 % des veaux allaitants français nés en 2015 de mères de race pure étaient eux aussi des animaux de race pure. Corollaire logique de ce dernier chiffre, 16,1 % étaient des croisés. À cette part, viennent ensuite s’ajouter les veaux nés de vaches elles aussi croisées.

Rusticité de la mère et conformation du père

Dans toutes les races, une partie des femelles sont conduites en croisement (lire tableau) mais à des degrés très divers. C’est sans surprise avec les races rustiques que les taux sont les plus élevés. Avec ces races, cette pratique est surtout une vieille histoire. Initié sur les estives de l’Aubrac puis du Cantal au début des années 60 à la faveur de l’émergence du débouché italien pour le bétail maigre, le recours au croisement s’est ensuite développé de façon anarchique. Mal utilisé car pratiqué de façon trop généralisée jusqu’au début des années 80, il a fait peser de gros risques sur la pérennité des races rustiques. Les choses ont bien changé depuis. Dans l’idéal, il se traduit par une conduite en race pure des femelles les plus intéressantes sur le plan génétique de façon à faire naître les futures femelles de renouvellement. Les autres sont saillies ou inséminées avec des taureaux de race à viande spécialisés, le plus souvent Charolais, pour produire des croisés F1 qui dans l’idéal associent la rusticité de leur mère au potentiel de croissance et à la conformation de leur père.

La vision en fin d’été dans les estives de l’Aubrac ou du Cézallier de broutards croisés qui, dans les élevages bien conduits, pèsent peu avant leur sevrage plus de la moitié du poids vif de leur mère est la meilleure démonstration de l’intérêt de cette pratique. Elle limite les frais d’entretien sur le troupeau souche comparativement à des races spécialisées de grand format, tout en proposant du maigre croisé réalisant de bonnes performances à l’engraissement. « Les Italiens sont friands de ces broutards. Avec leurs sabots noirs et durs et leurs aplombs solides, ils sont parfaits pour l’engraissement sur caillebotis. Il n’y a aucun problème de débouchés pour ces animaux », expliquait Yves Jehanno, responsable commercial pour le groupe coopératif Feder à l’occasion d’une table ronde organisée par le herd-book Charolais lors de son concours de Poitiers. Le prix au kilo de ces croisés soutient d’ailleurs sans problème la comparaison avec des Charolais dans la mesure où si le taureau de croisement est judicieusement choisi, les conformations sont de bon niveau.

Quand le croisement donne de l’urticaire

En France, la pratique du croisement tend à se cantonner aux races rustiques. Elle est confidentielle avec les différentes races spécialisées et n’excède guère 5 % (voir tableau) pour la plupart d’entre elles. Quand on évoque avec des éleveurs de Charolaises, Limousines ou Blondes faisant partie de la base de sélection la possibilité de faire un peu de croisement en cantonnant cette pratique à leurs seules moins bonnes femelles, cela semble leur donner de l’urticaire. La plupart envisagent avec bonheur le recours au croisement uniquement quand ce sont les taureaux nés dans leurs élevages qui seront utilisés sur des femelles d’autres races. « Le croisement n’a d’intérêt pour l’éleveur charolais que si ce sont nos mâles qui sont utilisés pour apporter le potentiel de croissance et le développement musculaire. En revanche nos femelles sont faites pour être conduites en race pure », explique Hugues Pichard, président de l’OS Charolais France.

Cette vision des choses n’est pas unanimement partagée hors base de sélection. La part des femelles charolaises conduite en croisement -le plus souvent Limousin- essentiellement pour leur premier vêlage atteste que certains éleveurs doivent quand même y trouver un intérêt. Même s’il n’est pas forcément économique, il répond à des questions d’organisation du travail au moment des vêlages avec des veaux « jaunes » réputés être plus vifs et toniques pour aller téter seul après le vêlage. De la même façon, certains producteurs de veaux sous la mère et surtout de veaux d’Aveyron croisent leurs Limousines et leurs Blondes dans la mesure où les veaux croisés qui en résultent affichent un meilleur potentiel de croissance et une meilleure conformation parfois associée à l’aptitude à déposer plus facilement du gras avec de ce fait des carcasses mieux finies (lire pages 30-31).

Un code 39 loin d’être plébiscité

Un des freins évidents à la pratique du croisement est lié au code 39 dont héritent sans distinction tous les croisés. « Mais il y a croisé et croisé, précise Yves Jehanno. Pour le maigre, il y a les croisements que l’on souhaite car ils trouvent preneur sans difficultés. C’est le cas des croisés charolais/aubrac et charolais/salers. Mais il y a aussi ceux que l’on ne souhaite pas. » Et de citer en cela les croisés limousins/charolais. « C’est un croisement sans aucun intérêt ! »

Chef des ventes de la Sicafome, le marché au cadran de Moulins Engilbert dans la Nièvre, Martial Tardivon a un avis plus nuancé. « Les croisés limousins/charolais ne sont pas particulièrement recherchés. Mais tant qu’il s’agit de broutards ou de laitonnes, il n’y a pas de difficultés particulières pour les commercialiser. S’ils sont de bonne qualité, ils se vendent sur la base des tarifs charolais. Mais à Moulins Engilbert cela ne concerne pas de gros volumes et ce n’est pas plus mal non plus ! Sur notre secteur, la plupart des éleveurs qui ont recours à ce croisement le font pour le seul premier vêlage des génisses et vendent à moins d’un an tous les broutards et laitonnes qui en résultent. Cela leur pose d’ailleurs parfois des difficultés pour faire naître suffisamment de génisses de renouvellement. Je conseille plutôt de travailler en race pure », souligne Martial Tardivon.

En dehors des démarches existantes pour les croisées rustiques (Fleur d’Aubrac…) le handicap commercial est plus sensible pour les génisses lourdes et les vaches de réforme destinées au marché français. Avec leur code 39, elles ne sont pas éligibles à la plupart des démarches qualité (label rouge, marque d’entreprise…) dans la mesure où ces dernières font le plus souvent référence à une race donnée.

Pour autant un plus large recours au croisement est parfois envisagé comme digne d’intérêt de la part de l’aval. Favorisé par l’utilisation des semences sexées femelles, le croisement terminal sur laitières est analysé comme une opportunité pour développer une production de bouvillons et génisses afin de positionner les muscles issus de ces carcasses légères dans la restauration hors domicile (RHD) et les fonds de rayon de la grande distribution, deux créneaux pour l’instant largement concernés par les importations (lire pages 36-38). Enfin, le recours au croisement avec des races précoces est actuellement testé (lire pages 34-35) afin de voir si cette conduite permet de finir davantage d’animaux avec pas ou peu de de céréales. Une problématique d’actualité dans les systèmes herbagers et en particulier dans les élevages bio où trop de broutards partent en filière conventionnelle faute de pouvoir être finis sur les exploitations où ils sont nés.

- © Infographie Réussir

De plus en plus usité en élevage laitier

Le recours au croisement est omniprésent pour toutes les espèces monogastriques destinées à la production de viande. Il est commun dans les élevages ovins et de plus en plus utilisé dans les élevages laitiers où cette pratique ne concerne plus le seul croisement terminal. Des producteurs misent sur le croisement pour pallier au manque de fertilité des Holstein et utilisent pour cela successivement la Montbéliarde puis la rouge danoise. D’autres éleveurs eux aussi soucieux de remédier à ce manque de fertilité tout en souhaitant disposer d’animaux au format plus modérés et mieux adaptés à la marche et donc au pâturage procèdent à des croisements avec la Jersiaise.

Maximus un des taureaux de Christian Nuguès destiné à faire naître de futurs reproducteurs qui seront utilisés en croisement.
Maximus un des taureaux de Christian Nuguès destiné à faire naître de futurs reproducteurs qui seront utilisés en croisement. - © F. d'Alteroche

Vraie demande pour les Charolais de « croisement »

Éleveur à Marly sur Arroux en Saône-et-Loire, Christian Nuguès est à la tête d’une exploitation (EARL de la Moyette) où depuis son grand-père les orientations de sélection sont axées sur les aptitudes bouchères. Sur 95 ha, il conduit 70 vaches inscrites. « Maximus, lauréat du trophée qualités bouchères au National de Poitiers correspond idéalement au type de taureau que j’utilise sur mon élevage pour faire naître des mâles par la suite destinés au croisement. J’ai toujours choisi des taureaux dans ce style. » L’essentiel de ses mâles sont vendus pour une utilisation sur races rustiques ou laitières (principalement Montbéliardes et Abondances). Certains sont également utilisés simultanément sur Charolaises et Salers dans des élevages associant ces deux races. « Je vends également quelques taureaux en Belgique pour une utilisation sur Blanc Bleu. »

Après avoir trié ses femelles à 18 mois pour son renouvellement, il vend les plus formées à des engraisseurs, lesquels les présentent ensuite souvent à des concours de bêtes de boucherie. « Je vends tout en maigre. J’aime faire naître. Mais il ne faut pas se voiler la face, quand on travaille avec ce type d’animaux, cela se traduit forcément par quelques césariennes. Oui ce sont des animaux plus compliqués à conduire et faire naître. » Mais de souligner surtout qu’il y a une vraie demande. « J’ai aucune difficulté à vendre mes mâles. Je n’en fais pas naître suffisamment pour satisfaire tous mes clients. Certains me font confiance depuis des années et m’achètent les taureaux par téléphone. » Les morphologies demandées sont un peu différentes selon le support. « Sur Salers, il faut des longueurs et suffisamment de développement. Sur Aubrac, il faut davantage d’arrondi et de finesse de cuir et d’os. Sur Blanc Bleu, il les faut très fins et très formés. Il y a un vrai créneau à développer sur la Belgique. »

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