Réussir bovins viande 27 novembre 2014 à 08h00 | Par Bernard Griffoul

Le broutard français jugé trop lourd et trop cher

La production française de broutards n’est pas totalement en phase avec la demande des pays méditerranéens qui aspirent aussi à un soutien pour l’émergence de leurs filières nationales. L'activité export doit donc se positionner entre les attentes des producteurs français et les productions des pays du pourtour de la Méditerranée.

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Broutards français dans un centre d’allotement du groupe Feder.
Broutards français dans un centre d’allotement du groupe Feder. - © B. Griffoul

L’un en voulait quatre mille, l’autre mille cinq cent. Les engraisseurs turcs, qui participaient à la journée de visites des délégations des pays du pourtour méditerranéen la veille de l’ouverture du Sommet de l’élevage, étaient venus en force avec l’intention d’acheter. La décision des autorités turques, trois semaines plus tôt, d’ouvrir les frontières à l’importation d’animaux d’engraissement leur avait donné des ailes. Sauf que le cahier des charges limite le poids des animaux à 300 kilos. C’est bien là tout le problème. Hormis l’Algérie qui accepte des animaux plus lourds, les autres pays méditerranéens (Turquie, Maroc, Tunisie) n’achètent que des animaux légers. Cette question était au centre des débats qui ont animé le colloque annuel d’Interbev lors du Sommet de l’élevage : Quelles réponses des filières bovines françaises aux attentes des pays du pourtour méditerranéen ?
« Va-t-on pouvoir leur fabriquer des veaux de moins de 300 kilos », a questionné très concrètement Jean-Claude Crassat, président de la commission export de la FFCB, tout en donnant sa vision des choses. « On ne peut pas se mettre sur la même échelle que l’Uruguay ou l’Australie. Mais on peut évoluer progressivement, mettre le pied dans les élevages du pourtour méditerranéen, faire un investissement sur l’avenir en leur envoyant des animaux de 300 kilos même si, pendant quelques temps, ça va être difficile. Quand ils auront vu que notre génétique est bien meilleure, ils seront peut-être prêt à accepter des animaux un peu plus lourds. Mais, on ne peut pas continuer à regarder passer les bateaux uruguayens à Gibraltar, alors qu’on est à côté de chez eux. Les éleveurs doivent peut-être mettre plus de vaches pour compenser la vente d’animaux plus légers. » Fin de non recevoir d’Henri Vidal, président de Charolais France, rencontré dans les allées du Sommet : « Il est impossible de fournir des broutards charolais de 300 kilos ou alors il faut les payer plus cher. Les éleveurs ont besoin de mille euros par tête. »


« Nous attendons un véritable partenariat »


Les représentants de ces pays ont confirmé cette demande d’animaux légers et surtout pas trop chers. En 2013, l’Uruguay a fournit à la Tunisie 60 % de ses besoins en animaux maigres, sur un total de 29 000 têtes importées et la France 30 %. « Nous avons besoin d’une certaine diversité, explique Karim Daoud, vice-président du syndicat des agriculteurs tunisiens (Synagri). Nous ne pouvons pas rester uniquement sur des races lourdes. Nous demandons des prix un peu moins élevés et des animaux qui donnent des carcasses de 250 à 300 kilos parce que nos bouchers, souvent confrontés à des problèmes de chaîne du froid, ne peuvent pas valoriser des animaux plus lourds. »
Mais, les pays méditerranéens espèrent bien plus que des prix abordables. « Nous attendons un véritable partenariat et pas uniquement de faire du commerce. Nous avons besoin d’un appui à la structuration de notre filière viande rouge », insiste le représentant tunisien. Le Maroc formule la même demande. « Nous n’avons pas de métiers de la viande, la découpe est rudimentaire et la transformation limitée, explique Hammou Ouhelli, président de l’interprofession viande rouge du Maroc (Fiviar). C’est en développant ces métiers que nous pourrons accroître la consommation et donc les importations. Nous sommes prêts à moderniser notre secteur, mais nous avons besoin d’un accompagnement et donc d’une collaboration plus globale. » L’Algérie manifeste ce même besoin d’accompagnement. C’est donc bien en aidant à rehausser les standards des filières bovines dans les pays du pourtour méditerranéen que la France peut espérer à terme les intéresser avec des animaux qui, aujourd’hui, leur paraissent inaccessibles.



« Il faut se battre avec d’autres arguments que seulement le prix »


En attendant que ce travail de fond porte ses fruits, il faut bien vendre. « Il faudra peut-être modifier légèrement notre offre, mais aussi amener ces pays à consommer ce que nous pouvons produire, assure Dominique Guineheux, président de la commission export d’Interbev. Nous avons beaucoup d’atouts, des races, de la génétique, de la croissance, des rendements… Il faut faire comprendre à nos clients que s’il payent plus cher, en face de ce prix, il y a des garanties, notamment sanitaires. Si on se bagarre seulement sur le prix, on ne pourra pas lutter avec l’Inde, le Brésil ou l’Uruguay. Il faut d’autres arguments. »
« La chance de l’élevage français, c’est que nous pouvons bâtir, avec d’autres catégories d’animaux et en complémentarité de ce que nous faisons depuis de nombreuses années avec l’Italie ou l’Espagne, un partenariat avec les autres pays du pourtour méditerranéen », affirme Philippe Dumas, président de Sicarev. « Nous devons adapter nos productions et notre sanitaire à votre demande, a-t-il dit à l’adresse de leurs représentants. Mais, vous devez aussi adapter vos cahiers des charges à ce que nous pouvons vous proposer. La diversité des systèmes de production français, de l’élevage allaitant et de l’élevage laitier, fait que nous pouvons répondre à ces demandes. Nous devons trouver le bon partenariat entre vos attentes et nos productions. »

Bulent Tung, président de l’association d’éleveurs de la région de Konya (Turquie).
Bulent Tung, président de l’association d’éleveurs de la région de Konya (Turquie). - © B. Griffoul

Le prix, un frein à l’export vers la Turquie

Cet automne signe le retour de la Turquie sur le marché français, mais cette fois uniquement pour des mâles maigres de moins de 300 kilos et moins de 12 mois. « La Turquie a ouvert les portes à l’importation pour éviter une trop forte hausse du prix de la viande. Mais, contrairement à 2010, cette ouverture se fait de façon contrôlée parce que le pays veut favoriser la filière locale », explique Kerim Subasi, conseiller export au bureau Ubifrance d’Istanbul. Les engraisseurs ne sont autorisés à remplir leurs ateliers avec des animaux importés qu’à hauteur de 28 % de leurs places (40 têtes importées pour 100 locales).
L’association des producteurs de viande rouge de Turquie annonce un potentiel d’importation de 200 000 à 300 000 têtes par an. Les visiteurs turcs du Sommet de l’élevage se sont montrés très intéressés par les animaux français. Mais, on est loin du compte côté tarifs. « Nous avons des offres pour des animaux de Hongrie à 3,70 euros le kilo vif rendus au port d’Istanbul. Nous sommes prêts à mettre 10 % de plus pour les animaux français, c’est-à-dire 4 euros pour des mâles de moins de 300 kilos », indique Bulent Tung, président de l’association des producteurs. Des veaux australiens arrivent encore moins cher, aux alentours de 3,50 euros le kilo vif. Un opérateur français nous indique ne pas pouvoir descendre au-dessous d’une fourchette de 4,20 à 4,40 euros. Seront-ils prêts à faire un effort supplémentaire ?


« Il faut être spécialisé dans ce type de travail »


Pas d’affolement, ajoute Christian Berthet, l’un des principaux exportateurs français vers le pourtour méditerranéen : « La Turquie est ouverte au niveau sanitaire, mais pour le moment [au 10 octobre], aucun acheteur turc n’a obtenu sa licence d’importation. La Turquie, c’est un peu l’Arlésienne. » Chaque opérateur doit en effet obtenir une autorisation administrative en respect de son quota. « Si nous décidions de répondre à cette demande, ce qui n’est pas acquis aujourd’hui, nous pourrions le faire, grâce à notre réseau qui nous permet d’acheter des animaux dans toutes les régions de France, poursuit l’exportateur. Mais, c’est un marché très très compliqué. Il faut être spécialisé dans ce travail. » Les broutards destinés à la Turquie doivent rester 21 jours en quarantaine. Les premiers arrivés peuvent y passer plus de 40 jours, car il faut deux à trois semaines pour constituer un bateau de 1500 bêtes. Ce qui veut dire qu’ils doivent être achetés en ferme autour de 260-270 kilos. En attendant la Turquie, cet opérateur basé dans le Rhône a affrété début octobre un bateau de 1500 broutards de 330 kilos à destination de la Tunisie.

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