Réussir bovins viande 03 avril 2018 à 16h00 | Par François d'Alteroche

La génétique met le cap à l'Est

Pour les reproducteurs allaitants, les plus importants débouchés se situent dans les pays de l’est de l’Union européenne. La concurrence est rude entre pays exportateurs. Les aléas sanitaires et la complexité des relations diplomatiques sont autant de handicaps pour partir à la conquête des marchés.

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Qui sont les nouveaux acheteurs dans ces pays ? Des investisseurs, plus que des éleveurs.
Qui sont les nouveaux acheteurs dans ces pays ? Des investisseurs, plus que des éleveurs. - © F. d'Alteroche

La génétique allaitante s’exporte. Pour les animaux d’élevage, les principaux débouchés se situent à l’est de l’Union européenne même si, dans ces pays, les habitudes de consommation placent volaille et surtout porc en tête des viandes les plus consommées. Mais le contexte évolue. Même si les quantités consommées sont modestes (à peine 2 kg de viande bovine/habitant/an par exemple en Pologne), la croissance économique va dans le sens d’une hausse du pouvoir d’achat et l’occidentalisation des habitudes alimentaires favorise l’émergence d’une demande plus qualitative.

L’existence des débouchés italiens mais également turc pour le bétail maigre est une incitation supplémentaire pour mettre en place des cheptels. Autant de facteurs auxquels il faut ajouter la présence d’abondantes surfaces en herbe souvent sous-utilisées. Enfin, l’intérêt de ces élevages est renforcé par la possibilité d’accéder à des aides, d’abord pour constituer les cheptels puis, tout comme en France, pour soutenir cette activité.

Pas de miracle côté tarifs

En matière d’exportation d’animaux reproducteurs, c’est d’abord vers ces pays qu’il est possible de faire des volumes. Côté tarifs, il ne faut pas en attendre de miracles. « Ces pays connaissent les prix auxquels nous vendons le maigre. Ils acceptent de payer un petit plus lié au potentiel génétique et au sanitaire, mais cela reste modeste : classiquement 10 à 20 % de plus que des animaux destinés à la viande. Les génisses à 6 000 € lors de ventes aux enchères, il ne faut pas rêver, cela reste exceptionnel », analyse Lionel Giraudeau, directeur de France Blonde d’Aquitaine sélection.

Même si elles ne représentent pas des chiffres d’affaires colossaux, ces exportations permettent de valoriser la génétique produite en France. C’est un plus pour les éleveurs dans la mesure où la plupart des opérateurs connus pour exercer ce commerce d’animaux reproducteurs jouent le jeu et vendent comme génisses d’élevage une majorité d’animaux nés dans la base de sélection. « J’aime vendre des animaux à pedigree. C’est important. Le prix doit permettre de valoriser et amortir le travail de sélection. Si on brade des génisses d’élevage au prix des femelles d’engraissement, ce n’est pas du bon boulot », explique par exemple François Nolorgues, négociant dans l’Aveyron et spécialisé dans les animaux d’élevage Aubrac et Salers.

Les opérateurs interrogés pour les besoins de ce dossier sont unanimes pour dire que, même si la génétique voyage parfaitement bien sous forme de paillettes et d’embryons plongés dans l’azote liquide, la vente de reproducteurs vers ces destinations n’a rien de surannée. Elle correspond à un vrai marché. Et de toute façon, si ce ne sont pas les Français qui vendent, d’autres nations se chargeront de le faire à leur place. Quant aux ventes de semences à l’export, elles sont évidemment intéressantes pour les entreprises de sélection, mais ne se traduisent pas pour les éleveurs par l’arrivée d’un chèque ou d’un virement sur leur compte en banque.

Des dizaines de milliers d'hectares inoccupés, une proximité avec la Chine : le Kazakhstan est un exemple de marché à prendre.
Des dizaines de milliers d'hectares inoccupés, une proximité avec la Chine : le Kazakhstan est un exemple de marché à prendre. - © B. Delaloy

Les nerfs sont mis à rude épreuve

Comme pour le bétail maigre, les exportations de reproducteurs ont été passablement perturbées par les aléas sanitaires. ESB, Schmallenberg, FCO 8 puis 4 mettent les nerfs des opérateurs à rude épreuve. Des ventes ont été annulées ou retardées et, faute de pouvoir réceptionner des animaux français, des acheteurs potentiels sont allés voir ailleurs. « La majorité de nos clients patientent, mais nous font savoir qu’ils peuvent trouver d’autres fournisseurs. Évidemment, nos concurrents ne se privent pas pour mettre en avant nos difficultés et vendre à notre place », souligne Olivier Rambert, responsable commercial d’Interlim. « Vendre à l’international, c’est le cœur de notre métier. La concurrence, les contraintes liées à la logistique et aux transports, l’adéquation qualitative offre/demande, la sécurisation des paiements et les prises de risques, on en fait notre affaire. Mais quand une livraison d’animaux planifiée des semaines à l’avance doit être annulée du jour au lendemain suite à un problème sanitaire, on a vraiment l’impression que pas grand-chose n’est fait pour soutenir nos activités. Pourtant, c’est une évidence, plus on a de clients, plus on a la possibilité de vendre et d’exporter et mieux les prix se tiendront dans les cours de ferme », souligne Giuseppe Pantaleoni, à la tête de KBS Génétic, société spécialisée dans le commerce de génétique allaitante. « Il faudrait que les vétérinaires de l’administration française soient peut-être moins bons vétérinaires mais surtout meilleurs négociateurs. Depuis des années, on a l’impression que nous, exportateurs, nous sommes en faute et que nous devons être contrôlés. Quand on fait la comparaison avec l’efficacité des administrations allemande, néerlandaise ou même irlandaise, eux au moins ont des services vétérinaires qui cherchent à développer les activités de leurs entreprises et à favoriser le commerce extérieur de leur pays », précise Jean-Luc Kress, désormais consultant après avoir été à la tête de la société KBS Genetic.

On se laisse damer le pion par les Anglo-saxons

À côté du sanitaire, les opérateurs regrettent évidemment que certaines décisions politiques se soient traduites par la fermeture de débouchés prometteurs. « En 2014, on a perdu de gros marchés le jour où François Hollande a décidé de ne pas livrer deux porte-hélicoptères à la Russie », s’agace Daniel Miquel, responsable commercial du GIE race Aubrac. Malheureusement ce blocage russe a empêché simultanément toute possibilité d’exportation vers d’autres pays et en particulier le Kazakhstan, avec lequel il existe pourtant un certificat sanitaire. Mais dans la mesure où, pour livrer par camion, il faut forcément traverser la Russie, cela bloque toute possibilité d’exportation. « Cette décision est toujours lourde de conséquence et pas seulement pour les exportations de génisses allaitantes. Au sein de l’Union européenne, la France est le pays qui a le plus de potentiel pour exporter des reproducteurs de race à viande et on se laisse damer le pion par les Etats-Unis et le Canada qui viennent à nos portes rafler ces marchés », se désole Jean-Luc Kress. En 2002, des génisses françaises de plusieurs races avaient été vendues en Russie où elles avaient donné de bons résultats. Idem pour des Aubrac exportées au Kazakhstan en 2011. « Le Kazakhstan, c’est cinq fois la superficie de la France pour 18 millions d’habitants avec des dizaines de milliers d’hectares peu ou pas utilisés ! » souligne Daniel Miquel. Ce pays est aussi frontalier avec la Chine et l’appétit naissant des Chinois pour la viande bovine est un débouché tout trouvé pour le bétail kazakh.

Les exportateurs interrogés se désolent de bénéficier de si peu de soutien et d’appui de la part des services diplomatiques français pour développer leurs activités. « On est la cinquième roue du carrosse. On passe très très loin derrière l’aéronautique ou d’autres secteurs de l’économie », estime Yves Jehanno, responsable commercial pour le groupe Feder « On a même plutôt l’impression d’être sacrifiés pour pouvoir vendre des Airbus ou d’autres produits. C’est dommage pour les éleveurs. »

Jean-Luc Kress, consultant.
Jean-Luc Kress, consultant. - © F. d'Alteroche

« Trois ans pour agir »

L'avis de Jean-Luc Kress, consultant.

« En Russie et au Kazakhstan, il y a des marchés à prendre, mais il faudrait le faire dès à présent. Si, dans les trois ans à venir, on n’est pas capable d’implanter nos races de façon un peu conséquente, d’autres investiront ces marchés à notre place. Et quand je dis dans les trois ans, c’est vraiment ce délai. Ensuite, on aura beau se gargariser en disant que nos races à viande sont les meilleures au monde, elles n’auront pas d’impact dans ces pays. Tout simplement parce que d’autres races vendues par d’autres nations auront pris le dessus. Quand on est deux sur un marché, on a toujours le risque de voir son concurrent l’emporter. Mais quand on le laisse seul, il est certain qu’il va arriver avant nous ! »

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